Grégoire Lits

Sociologue des médias et du numérique · UCLouvain

Notre écosystème informationnel est-il encore robuste ? Retour sur une audition au Parlement

Le 20 octobre dernier, nous avons eu l'occasion, avec mon collègue de l'ORM Antonin Descampe d'être auditionné par la Commission des médias du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. L'exercice est particulier : il faut résumer en peu de temps des années de recherche, et surtout passer du constat à des propositions concrètes. Je reprends ici les grandes lignes de ce que nous avons présenté.

Notre point de départ tient en une phrase : l'information d'intérêt général n'a presque plus de modèle économique viable en Belgique francophone, alors qu'un écosystème informationnel robuste est plus nécessaire que jamais pour la démocratie. Autrement dit, ce qui ressemble à une crise économique du secteur est en train de devenir une crise démocratique.

Un petit marché sous pression

Le premier problème est structurel. Depuis trente ans, les vagues technologiques successives (le web, les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, le mobile, et aujourd'hui l'IA) ont installé entre les médias et leurs publics des infomédiaires qui captent l'attention et, avec elle, la rente publicitaire. En Belgique, 58,8 % des investissements publicitaires numériques vont aux plateformes internationales (UMA, 2026). Ce qui reste doit être partagé entre les éditeurs d'un marché qui, contrairement à la France ou aux États-Unis, est trop petit pour permettre à quelques titres de « tirer leur épingle du jeu » par l'abonnement : seuls 14 % des Belges paient pour de l'information en ligne (Picone, 2026).

Les infomédiaires captent la rente publicitaire

À cela s'ajoute un mouvement de concentration inédit. Depuis la fusion Rossel–IPM, validée sous conditions le 3 juillet 2026, les six quotidiens francophones sont édités ou coédités par un même groupe, soit 94 % de la presse quotidienne écrite selon RSF. Le paysage reste diversifié si l'on regarde plus loin (la cartographie réalisée par Clémence Petit et Olivier Standaert pour l'ORM et le CRISP recense 118 périodiques et une soixantaine de pure players), mais il s'agit souvent de structures associatives, voire bénévoles ou de niche, dont la pérennité est loin d'être assurée.

Enfin, il ne faut pas oublier que pour produire de l'information, il faut des groupes de presse, mais aussi des journalistes. Or leurs conditions de travail se dégradent : une part importante d'indépendants (entre 25 et 50 % selon les estimations), dont beaucoup travaillent pour un seul média, un écart de revenus d'environ 30 % avec les salariés, et le sentiment d'une charge de travail accrue ces dernières années pour 71,5 % d'entre eux (AJP, 2023 ; Labourie, 2024).

Des publics qui se détournent et la croissance du FIMI

Du côté des publics, les tendances sont connues mais méritent d'être rappelées. En Belgique, 41 % des personnes s'informent via les réseaux sociaux (+4 points cette année, un chiffre en hausse continue), contre 49 % via la télévision et 18 % via la presse papier (deux chiffres qui diminuent d'année en année). Surtout, 42 % des francophones évitent parfois ou souvent l'information, et seuls 28 % lui font confiance la plupart du temps (Digital News Report, 2026).

Ces chiffres ne sont pas une surprise pour qui suit ces questions, mais leur persistance devrait davantage inquiéter. Cela d'autant plus avec le développement croissant de ce que les institutions européennes nomment les FIMI (Foreign information manipulation and interference). Des opérations coordonnées et intentionnelles par lesquelles des acteurs étrangers tentent de manipuler l’espace informationnel d'un pays pour influencer les processus démocratiques, notamment des élections (l'EEAS documente ainsi plus de 540 incidents de ce type en 2025 via plus de 10.500 canaux de médias sociaux et sites web différents (EEAS, 2026)). Un écosystème médiatique affaibli et un public qui décroche offrent un terrain particulièrement favorable à ce type d’opérations.

L'IA comme accélérateur

Comme le note mon collègue Antonin, spécialiste de cette questions : L'IA ne crée pas ces fragilités, elle les accélère. Trois mécanismes nous semblent particulièrement importants :

Que faire ?

Nous avons défendu l'idée qu'il faut viser un écosystème informationnel local robuste et résilient, adapté au « petit marché » de la Belgique francophone. C'est une question économique, mais pas seulement. Concrètement, plusieurs pistes ont été proposées :

  1. Objectiver. On manque cruellement de données consolidées sur l'emploi, les statuts, les revenus des journalistes ou l'efficacité des aides. Un outil de gouvernance des politiques publiques dans les médias permettrait d'en suivre l'évolution.
  2. Repenser (et augmenter) les financements, avec des aides différenciées entre petites structures et grands groupes, et un accompagnement responsable du déclin du papier.
  3. Stabiliser les revenus, en facilitant les abonnements et en réorientant la publicité publique vers les acteurs locaux.
  4. Favoriser la « coopétition » : mutualiser certaines infrastructures (outils d'IA, plateformes de diffusion) et négocier ensemble face aux acteurs de l'IA. Le service public pourrait y jouer un rôle d'infrastructure de robustesse plutôt que de simple concurrent.
  5. Protéger la profession, notamment en luttant contre les faux statuts d'indépendant et en conditionnant les aides publiques à des standards d'emploi et en modifiant les modalités de taxation des droits d'auteur des journalistes.
  6. Éduquer les publics aux médias et à la littératie algorithmique.
  7. Appliquer réellement le cadre européen (EMFA, DSA, DMA, AI Act). Leur portée dépendra moins de leur adoption que des moyens d'enquête et d'accès aux données qui accompagneront leur mise en œuvre.

Aucune de ces mesures ne suffira seule, et elles relèvent de niveaux de pouvoir différents (Fédération Wallonie-Bruxelles, Régions, fédéral, Union européenne). C'est peut-être là la principale difficulté (comme souvent en Belgique) : le problème est systémique, alors que les leviers sont dispersés.

Et maintenant ?

Ce n'est pas la première fois que des chercheurs alertent sur ces questions, et ce ne sera pas la dernière. Mais nous avons le sentiment que le moment est particulier : la concentration de la presse, la fin annoncée de certaines aides et l'arrivée massive de l'IA dans la chaîne de production de l'information se combinent en très peu de temps.

C'est aussi pour cela que nous préparons, à l'ORM, un site grand public qui rassemblera les résultats de nos enquêtes sur les pratiques d'information, la défiance envers les médias, la diversité des rédactions et la cartographie de la presse en Belgique francophone. J'en reparlerai ici prochainement.

En résumé : un écosystème informationnel robuste ne se maintient pas tout seul, il se construit, et cela demande une action publique urgente et coordonnée.


Les slides de l'audition et la liste complète des références sont disponibles sur demande.

Lien vers l'enregistrement de notre présentation (sur Youtube )

Références principales : Picone, Digital News Report 2026 (Reuters Institute) ; Petit & Standaert, Cartographie des médias d'information en Belgique francophone (CRISP, 2025) ; RSF (2026) ; UMA, via X. Degraux (2026) ; EBU & BBC, News Integrity in AI Assistants (2025) ; Simon, Nielsen & Fletcher, Generative AI and News Report (2025).

#médias #journalisme #IA #démocratie #Belgique

Mis à jour le 26 octobre 2026.